Il y a quelques semaines, une amie avec qui j’ai l’habitude de travailler, m’a conseillé de lire « Le concept du continuum » de Jean Liedloff. Curieux, je commande le livre chez le libraire de mon quartier (excès de conscience morale d’auteur parce que le livre qui devrait être livré en 3 jours grâce à la super plateforme américaine, a mis 18 jours chez le libraire). Aussitôt reçu, j’ai commencé à surligner pas mal d’idées et de citations. Pour finalement en terminer la lecture en pleine nuit, trop excité de vite mettre par écrit les réflexions que ce livre m’avaient inspiré. Car des idées, cet ouvrage écrit en 1975 n’en manque pas ! Mais avant cela, voici quelques mots sur l’auteur.

Jean Liedloff et le concept de Continuum

Mme Jean Liedloff (et non pas Mr comme je le croyais au début) est américaine, principalement connue pour sa théorie du concept du continuum. Wikipedia, dans ses deux versions française et anglaise, ne décrit pas grand-chose de sa vie si ce n’est qu’au cours d’une expédition dans la forêt du Venezuela, elle est entrée en contact avec un peuple autochtone, les Yecuana. Fascinée par la vie de cette tribu, elle a décidé de revenir au Venezuela pour vivre avec eux. Son unique livre, The Continuum Concept, essaye donc de décrire le mode de vie des Yecuana, en particulier leur façon d’éduquer leurs enfants. Elle explique que « le continuum humain peut être défini comme un enchaînement d’expériences qui correspondent aux attentes et tendances de notre espèce, dans un environnement de même logique que celui où sont nées ces attentes et tendances. Cela implique un comportement adéquat vis-à-vis des autres acteurs dans cet environnement et une attitude appropriée de ceux-ci envers nous. »

Suivre notre continuum, c’est être dans la continuité, c’est répondre aux aspirations et aux besoins élémentaires de notre condition humaine sans rupture avec ce que la nature a fait de nous et ce que notre condition attend de nous. Jean Liedloff, que je décrirais comme la Pierre Rabbi de l’éducation, place ainsi son essai dans une approche écologique, où l’homme reste un animal, un animal qui pense trop et qui devrait faire plus confiance à son intuition. De fait, l’auteur consacre une grande partie de son analyse aux relations mère-bébé et à l’éducation des enfants. Mais je vais laisser la parole à mon amie, car elle pourra vous apporter son regard de maman sur toute cette théorie éducative.

Porter les bébés

« Ne le prends pas trop dans tes bras il va s’habituer »

« Il faut le laisser pleurer jusqu’à ce qu’il s’endorme »

Ce sont les bons conseils que l’on a encore le plaisir de recevoir quand on est jeune maman en 2017. Personnellement, à 32 ans, j’aurais du mal à accepter que mon mari ou mes parents refusent de me serrer dans leurs bras quand je leur demande, ou me laissent pleurer sans me consoler, quelle que soit la raison de mes pleurs. Mais quand il s’agit de bébés ce serait la bonne marche à suivre car trop d’empathie et d’amour les gâterait et les empêcherait de devenir indépendants.

L’indépendance, le but ultime à atteindre au plus vite, pour l’enfant comme pour le parent. On veut des enfants qui dorment, marchent et jouent tout seuls, et on espère pouvoir prendre l’apéro « comme avant » dès le retour de la maternité.

Grâce aux paroles éclairées de spécialistes, voisins, membres de la famille, nous parvenons tant bien que mal à faire taire nos instincts et mettre en place des stratégies pour être plus malin que bébé, afin que celui-ci nous laisse un peu tranquille. Mais à quel prix ?

D’après Jean Liedloff, le prix à payer est lourd. Nous nous voulons indépendants, mais nous sommes surtout dépressifs, angoissés. Les occidentaux (et surtout la société américaine dans son ouvrage) sont en constante quête de reconnaissance, d’amour et d’un bonheur qu’ils ne savent plus définir.

De fait, les enfants Yecuanas ont beau être portés du matin au soir dans des bras, dormir avec leurs parents et être allaités, ils deviennent très rapidement, vers 14 ans, des adultes pleinement indépendants, responsables, sûr d’eux, heureux et en excellent termes avec leurs parents.

Jean Liedloff remet les choses, les parents et les bébés à leur place. Un des aspects les plus importants du continuum concernant l’éducation des enfants est ainsi la phase « dans les bras ». Depuis la naissance jusqu’au moment où le bébé peut ramper, vers 6 à 8 mois, la place d’un bébé est dans les bras de ses parents. Selon Jean Liedloff, l’instinct de survie des bébés les a programmés à se sentir en détresse quand ils ne sont pas au contact direct d’un corps vivant. Porter les bébés en continu ne serait pas les gâter mais répondre à leur besoin le plus primaire et leur donner les bases nécessaires pour affronter les prochains stades de développement. La place des parents est donc auprès de leur bébé.

Bien qu’intuitif et basé avant tout sur de l’observation, le livre de Jean Liedloff marque le départ du courant d' »attachment parenting ». Nombre d’auteurs ont depuis démontré que le portage favorisait la coordination, la socialisation, le développement physique, neuromoteur, psychologique. Mais porter son bébé au quotidien c’est aussi et surtout, créer une relation unique avec lui, l’inclure dans notre vie, nos activités, notre réseau social. C’est respecter la continuité entre son développement à l’intérieur d’un corps humain et son développement à l’extérieur contre un corps humain. Nous ne sommes pas faits pour passer 9 mois à l’intérieur de notre mère puis atterrir dans une boîte en plastique à l’hôpital.

Comment faire sans poussette ?

Jean Liedloff observe que les Yecuana incluent dès la naissance les bébés dans toutes leurs activités intérieures et extérieures, les font passer d’une paire de bras à une autre, multipliant les expériences de tous les sens. La vie des Yecuana n’est absolument pas bouleversée par l’arrivée d’un bébé pas plus qu’elle ne devient centrée sur lui. Le bébé est tout simplement intégré au quotidien. On se contente de répondre à ses besoins quand ils se font sentir.

En comparaison, la vie d’un bébé occidental est bien ennuyeuse. Dès sa naissance, il se prépare au métro-boulot-dodo en découvrant le biberon-poussette-landau. Qui n’en aurait pas envie de pleurer ? Dans nos sociétés, on cherche en permanence à adapter les besoins du bébé à notre convenance et nos standards d’adultes (chambre à part, biberons planifiés et quantifiés, siestes à heures et endroits fixes) et on râle quand il faut s’en occuper (on travaille ou on n’a pas le temps). Et une des conséquences de ce manque de présence est qu’on finit par accorder au bébé et aux enfants une attention trop grande et inadéquate, par remord de « quand on n’a pas été là » ou tout simplement parce qu’on a très envie de s’amuser avec eux. Le désarroi des parents occidentaux qui sont se sentent rejetés par leur bébé quand celui-ci ne fait que pleurer, alors qu’il ne fait qu’exprimer ses besoins les plus primaires, est saisissante.

De façon générale, Jean Liedloff a observé une société heureuse, qui riait et s’amusait en permanence, qui faisait en sorte de ne jamais s’ennuyer même lors de tâches répétitives et ou les enfants n’étaient jamais en conflit, ni entre eux, ni avec leurs parents. Elle nous rappelle que nous sommes intrinsèquement des êtres sociables qui tentons de répondre aux attentes de nos pairs. Elle décrit magnifiquement et naïvement la complexité de ce qui, en psychologie sociale, est appelé la confirmation du stéréotype et la prophétie auto-réalisante. Elle nous montre à quel point les attentes que nous avons de nos enfants sont négatives. Elle tente de nous faire comprendre le mal que se donnent nos enfants pour répondre à ces attentes.

Alors pour plus de bien-être, portons nos bébés et laissons les poussettes 4×4 de côté.

Anthony Mette et Emilie Laporte-Kassman

 

Anthony Mette est Dr en psychologie, préparateur mental et formateur. Il axe son travail autour de la notion d’équilibre, entre la recherche de « succès » et de « sérénité ». Il privilégie ainsi les approches centrées sur l’acceptation, l’intelligence émotionnelle et la méditation.

Emilie Laporte-Kassman est psychologue, elle enseigne à la New-York University et se concentre sur le traitement des troubles psychologiques en lien avec d’autres domaines tels que l’art, la spiritualité ou encore la nutrition.

 

crédit photo : Annie Spratt https://unsplash.com/photos/1YnBzhJISg4

Tags: